Petites chroniques périgourdines

Le château de Cavalerie à Peymilou : une histoire de familles

Château de Cavalerie (Prigonrieux) - ©Mcweb

Le château de Cavalerie, situé à environ 7 km de Bergerac à Peymilou, commune de Prigonrieux, est un château construit au XIXe siècle par la famille de La Valette. Ce château ne compte pas parmi les plus connus du Périgord, ce n’est sans doute pas l’un des plus beaux, l’un des plus anciens ou l’un des plus pittoresques mais, pour moi, il compte beaucoup car il est très lié à l’histoire de ma famille.

Le château de Cavalerie et le marquis de La Valette

En 1846, en vacances en Dordogne comme le mentionnent certains auteurs ou par nécessité de trouver un pied à terre pour soutenir son engagement local, le marquis de La Valette, diplomate sous le règne de Louis-Philippe, achète le domaine de Cavalerie à la famille Durand de Corbiac.

Cette année là, il se présente aux élection et est élu, le 1er août 1846, député du 3collège de la Dordogne (Bergerac) par 243 voix contre 238 à M. Dezeimeris. Il s’implante ainsi dans le Bergeracois, le domaine de Cavalerie devenant une résidence habituelle des La Valette.

Son mandat local sera cependant de courte durée car membre de la majorité conservatrice qui soutient Guizot, la chute de la monarchie de juillet en février 1848 mettra fin à ses fonctions électives périgourdines. Néanmoins, avec l’arrivée au pouvoir de Louis Napoléon Bonaparte, il sera rappelé en 1849 à de nouvelles fonctions avec une charge de diplomate de 1849 à 1853 et en 1860-1862. En 1853, il est élu sénateur et il obtiendra à plusieurs reprises un portefeuille de ministre (ministère de l’intérieur et ministère des affaires étrangères).

 Charles-Jean-Marie-Félix, marquis de La Valette - Source=Victor Frond (dir.), ''Panthéon des illustrations françaises au XIXe siècle'', Paris, Pilon/Lemercier, 1869.


Charles-Jean-Marie-Félix, marquis de La Valette – ©Domaine public.

Ses responsabilités politiques ne l’empêcheront pas de résider régulièrement à Cavalerie où, en 1851, suite à l’incendie probable de la maison de maître, il fait construire un château dont le chantier est confié à Monsieur Blanc, ingénieur civil, qui deviendra maire de Prigonrieux.

Dans ce château, les de La Valette reçoivent les notables de la région dont John Bost, leur voisin à Meynard, et organisent des réceptions qui animent le village de Peymilou. Leur vie mondaine  ne les empêchent pas de s’investir dans la vie de la commune, ils ont ainsi largement contribué à la construction de l’école et de l’église de Peymilou ainsi qu’au cimetière protestant de La Force… mais, nous y reviendrons dans un prochain article.

En 1870, après la chute de l’empire, il se retire de la vie politique alors qu’il était ambassadeur à Londres. Le décès, en 1869, de sa deuxième épouse, Adeline Fowle, et la fin de sa carrière politique conduisent le marquis de La Valette à s’installer définitivement à Cavalerie où son fils adoptif, Samuel Welles de La Valette, et sa famille résident également. Il décède à Paris en 1881 et est inhumé au cimetière des Allains à La Force dans la tombe familiale érigé après le décés de son épouse Adeline Fowle.

1887 – Reconstruction du château de Cavalerie

Samuel Welles de Lavalette, fils d’Adeline Fowle et de Samuel Welles, est adopté par le marquis de La Valette et sera naturalisé français et nommé « Welles de Lavalette » par décret impérial du 23 juin 1863. Secrétaire d’ambassade, député de la Dordogne (circonscription de Nontron et Ribérac) de 1863 à 1870, il a épousé en 1853 Marie-Léonie Rouher, fille d’Eugène Rouher, ministre d’État et président du sénat sous le Second Empire. Ils auront quatre enfants, trois filles et un garçon nommé Napoléon.

Portrait de Samuel Welles de Lavalette - ©Assemblée Nationale

Portrait de Samuel Welles de Lavalette – ©Assemblée Nationale

Après la chute de l’empire en 1870, il se retire à Cavalerie et devient, sous la Troisième République, un membre très actif du parti bonapartiste en compagnie de son beau-père Eugène Rouher.

En 1885, un incendie ayant occasionné de graves dégâts au château de Cavalerie, Samuel Welles de Lavalette le fait reconstruire tel qu’on peut le voir aujourd’hui. De style indéterminé, c’est néanmoins un édifice imposant où seront données des réceptions fastueuses avant que la famille ne connaisse un destin assez tragique.

Château de Cavalerie à Peymilou, commune de Prigonrieux.

Château de Cavalerie à Peymilou, commune de Prigonrieux.

En effet, Marie-Léonie Rouher, l’épouse de Samuel Welles de Lavalette, meurt tragiquement en 1891 après que sa robe de bal se soit enflammée. En 1892, leur fils Napoléon, âgé de 22 ans, est tué au Soudan , enfin, Samuel Welles de Lavalette décède à Cavaleriele 13 juillet de cette même année.

Le château restera dans la famille de La Valette jusqu’en 1918 date à laquelle il sera vendu.

1918-1935 – une période un peu floue

Le château est vendu en 1918 par la famille de La Valette et, selon certains auteurs, pendant cette période, le château change plusieurs fois de main… En 1924, il est de nouveau en vente. C’est pourtant une belle propriété en parfait état que décrit, dans un courrier en date du 8 mai 1924, Gabriel de la Chapelle, agent immobilier, cours Victor Hugo à Bergerac :

« J’ai par exemple à vous proposer le magnifique château de Cavalerie, à 6 km de Bergerac, avec ses dépendances, le tout en parfait état, reconstruit il y a 45 environ par la Marquise de La Valette, née Rouher, ancien ministre de Napoléon… ». Il précise : « toute la charpente du château est en fer. Il est muni de paratonnerre. (…) Il n’y a aucune réparation à faire aux bâtiments. »

Monsieur de La Chapelle nous en fait une description très précise et donne les dimensions du château : façade Ouest : 40 mètres y compris terrasse, façade Rst : 40 mètres, façade Nord : 20 mètres, façade Sud : 20 mètres. Il s’élève sur 4 niveaux avec

  • un sous-sol cimenté, très important, très bien éclairé par de larges ouvertures, composé de : office, salle à manger, lampisterie, trois caveaux (à vin, bûcher salle à charbon), débarras, salle des fours pour les calorifères (chauffage par l’air chaud) water-closets, verrerie, une cave, une grande salle garde-manger céramique, cuisines.
  • au rez-de-chaussée : sur perron , office, grande et belle salle à manger, salle de billard, bibliothèque, grand salon, petit salon, hall très vaste, vestibule, un bel escalier éclairé par une verrière à lampe de plomb, ancienne et curieuse cheminée dans le hall.
  • Au première étage : 6 chambres, dont plusieurs grandes, un cabinet de toilette, un grand salon, lingerie ou chambre, une salle de bain, 2 water-closets.
  • Au deuxième étage : 9 chambres dont plusieurs grandes, cinq cabinets de toilette, grande lingerie, une salle de bain, 2 water-closets,
    eau chaude et froide au premier et au deuxième.
  • Au troisième étage :13 chambres, lingerie, réservoir d’eau et un water-closet.
  • des dépendances comprenant : 13 chambres, garage, écurie, remise, sellerie, buanderie, salle à moteur pour l’éclairage électrique du Château, et dépendances, four, cave, serres et tennis.

Ce château assez imposant avec ses 42 chambres permettait de recevoir un grand nombre d’invités et de loger une partie du personnel. De plus, pour l’époque, il était doté d’un certain confort : éclairage électrique, eau chaude et eau froide au deux premiers étages, cabinets de toilette et water-closets…

C’est ainsi que, en 1924,  Monsieur de La Chapelle le propose au représentant de la congrégation des Assomptionnistes chargé de rechercher une propriété pour établir un petit séminaire en Dordogne. Le prix demandé est de 600 000 francs, et la taxe de première mutation a été payée.

1935-1965 – Le château de cavalerie et la congrégation des Assomptionnistes

L’implantation en Dordogne

La congrégation des Assomptionnistes ou des Augustins de l’Assomption est une congrégation religieuse fondée à Nîmes en 1845 par le Père Emmanuel d’Alzon. Cette congrégation s’est fixée, entre autres missions, à sa création, des missions d’éducation. Depuis 1870, elle est à l’origine de la création  « d’alumnats » ou petits séminaires dans lesquels sont éduqués des enfants, fils de paysans et d’ouvriers.

Administré à sa création sur un modèle fortement centralisé, en 1923, l’organisation de la congrégation est profondément modifiée avec la création de « Provinces ». La France est ainsi découpée en 3 provinces, Paris, Lyon et Bordeaux. Ces provinces ont alors un fonctionnement autonome, chacune d’elles  devant disposer de ses propres structures.

En 1923, la Province de Bordeaux ne dispose que d’un seul alumnat, celui de Saint-Maur (Maine et Loire). En 1926, un deuxième alumnat voit le jour à Melle dans les Deux-Sèvres mais, on sait, au travers du courrier  de Gabriel de la Chapelle (cité plus haut), agent immobilier à Bergerac, qu’à cette même période la congrégation recherchait déjà un site pour s’établir en Dordogne.

Implantation de la Congrégation des Assomptionnistes en France en 1923

Implantation de la Congrégation des Assomptionnistes en France en 1923

Implantation de la Congrégation des Assomptionnistes en France en 1952

Implantation de la Congrégation des Assomptionnistes en France en 1952

Source : Nicolas Potteau –  Histoire de la Province Assomptionniste de France, t. 1. De l’Assomption indivise à l’Assomption des Provinces (1845-1952).

Il faudra attendre l’année 1935 pour que la vente du château soit enfin acté. Monsieur de La Chapelle le confirme à la congrégation dans un courrier en date du 9 avril 1935 :

« J’ai l’honneur de vous confirmer la vente faite hier du château de Cavalerie. Cet immeuble étant vendu non meublé, Monsieur Auglyrolls, vendeur, se réserve les tableaux, rideaux et les quelques rares meubles qui s’y trouvent encore. Les tapis et tentures murales restent compris dans la vente. Je vous précise que les signatures devront être échangées au plus tard le 20 mai. ».

L’alumnat de Cavalerie

L’alumnat de Cavalerie ou Institution Saint-Joseph est un alumnat d’humanités qui accueille pour sa première année, en 1935, 54 élèves. Après les années « collège » à Saint-Maur, les jeunes poursuivent leur scolarité à Cavalerie. Cependant, à partir de 1941, Saint-Maur, en zone occupée, ne peut plus envoyer d’élèves à Cavalerie situé en zone libre. Entre 1941 et 1944, un noviciat provisoire ouvre et Cavalerie accueille les novices des trois Provinces.

A la fin de la guerre, la vie reprend son cours et les jeunes peuvent poursuivre plus sereinement leur scolarité. Alors que les recrutements étaient jusque là en expansion, dans les années soixante, on assiste peu à peu à un recul du nombre de jeunes choisissant les alumnats assomptionnistes.

Le château de Cavalerie dans les années soixante.

Le château de Cavalerie dans les années soixante.

Par ailleurs, la réforme Capelle-Fouchet (1963-1966) organisant un système secondaire  fondé sur les filières va aboutir à la fermeture de l’alumnat de Cavalerie. En effet, essentiellement orienté sur les « humanités », l’institution n’a pas les capacités à élargir la formation à d’autres filières. L’isolement, le faible nombre d’élève, l’absence de professeurs formés aux nouvelles disciplines, le manque de locaux pour les langues ou les sciences, tout cela condamne Cavalerie. L’alumnat d’humanités de la Province de Bordeaux, Cavalerie, est fermé en 1965.

Cavalerie comptant 90 élèves bretons en 1965, un jumelage avec le collège Saint-Sauveur de Redon (Ille-et-Vilaine) s’organise pour les accueillir. Les élèves originaires du Sud-Ouest sont orientés vers l’institution du Christ-Roi à Toulouse.

Et aujourd’hui ?

Après le départ des Assomptionnistes, pendant une dizaine d’années, le châteaul va être livré à lui-même et sortira un peu dégradé de cette période. En 1974, il est vendu à un groupe qui y installe, après des travaux importants, une maison de retraite médicalisée (1975-2008). Après le transfert de cette maison de retraite dans le bourg de Prigonrieux, le château est de nouveau mis en vente.  Il était encore en vente il y a deux ans et a été acheté courant 2016.

Le château de Cavalerie et ma famille

La famille de mon grand-père maternel est installée dans la commune de Prigonrieux depuis fort longtemps. On les retrouve cultivateurs ou vignerons à La Fargue Basse, à Trimouille, à Taverne, à Peyrel… Mes arrières-grands-parents possédaient une propriété à Peymilou et c’est également à Peymilou, après leur mariage, que se sont installés mes grands-parents.

Ma grand-mère a vécu là presque jusqu’à la fin de sa vie, face au château de Cavalerie. Elle aimait particulièrement s’asseoir devant sa maison face au château, savourant ce paysage bucolique, un joli vallon et le château en arrière-plan. C »était notre environnement quand nous venions, enfants, rendre visite à notre grand-mère. Difficile de l’oublier…

Le château de Cavalerie (Peymilou – commune de Prigonrieux) vu de chez ma grand-mère – ©Mcweb.

Dans les années quarante, alors que Cavalerie était un alumnat de la congrégation des Assomptionnistes, ma grand-mère y était lingère. La propriété familiale était sans doute trop petite pour subvenir aux besoins de la famille puis le décès précoce de mon grand-père l’a obligée à travailler à l’extérieur pour élever ma mère. Maman garde des souvenirs précis du château à cette époque : la chapelle installée dans un des salons au rez-de-chaussée, les chambres du 3ème étage transformées en un grand dortoir…

Mon père, petit breton du Finistère, après les années collège dans l’alumnat de Saint-Maur dans le Maine-et-Loire, sera élève à Cavalerie entre 1945 et 1947. Il obtiendra le Brevet supérieur (diplôme qui n’existe plus aujourd’hui) qui lui permettra de devenir  plus tard enseignant. En 1947, suite au  décès de son père, il quitte Cavalerie pour aider provisoirement à la ferme familiale. Il reviendra quelques années plus tard pour épouser ma mère. C’est un des religieux de Cavalerie qui les a mariés dans la petite chapelle de Peymilou.

Mon père à Cavalerie (1945-1947) - C

Mon père à Cavalerie (1945-1947) – Collection personnelle

Mon père avait gardé des relations étroites avec Cavalerie et nous l’avons souvent accompagné lors de ces visites. J’ai le souvenir d’une messe de minuit au château ou du buis que nous venions chercher pour les bouquets de Rameaux (voir l’article La cournadèle, une tradition du dimanche des Rameaux). Un de mes cousins bretons y a été également élève de 1962 à 1964 et à la même époque, je me souviens de jeunes gens qui passaient devant chez ma grand-mère lors de la promenade du jeudi.

La petite propriété de mes grands-parents appartient toujours à notre famille mais tout a changé, ma grand-mère n’est plus là mais, quand j’y vais, j’ai toujours un regard vers le château.

Sources

Remerciements

Je remercie vivement le P. Patrick Zago, responsable des archives assomptionnistes, qui m’a transmis des documents sur l’achat et la vente du château et sur la fermeture de l’alumnat de Cavalerie en 1965.

3 Commentaires

  1. Joseph HOURCADE

    Je m’appelle Joseph HOURCADE. J’ai été élève en classe de 3ème au Château de CAVALERIE, chez les Pères Assomptionnistes, de septembre 1945 à juillet 1946. Le Père Rogatien BAHUHAUT était le Supérieur de l’Institution St-Joseph où étaient réunis, pour les humanités, les élèves de l’Alumnat de St-MAUR dans le Maine et Loire, et les élèves de l’Alumnat Notre-Dame de CAHUZAC à GIMONT (Gers) Plus tard, Contrôleur Fiscal, en mission en Dordogne,je suis venu au Château de CAVALERIE à PEYMILOU, que j’ai revu avec émotion. Hélas, il avait été transformé en Maison de Retraite. La Directrice qui a bien compris mon serrement de coeur, m’a fait visiter les pièces du rez – de – chaussée, où j’ai reconnu ma place, en salle d’étude, près de la fenêtre qui donne sur la grande prairie et toutes les tentures, encore en place. Je n’ai jamais oublié le Château de CAVALERIE, et je comprends que vous ayez toujours un regard vers le Château. Acceptez mon amical salut.Joseph HOURCADE.

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    1. admin24 (Auteur de l'article)

      Vous étiez à Cavalerie en même temps que mon père. Merci pour votre témoignage qui me touche beaucoup et qui nous donne quelques précisions supplémentaires.
      Bien cordialement

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  2. Pingback: La cournadele, une tradition du dimanche des rameaux

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